Anxiété, isolement, évitement, besoin de contrôle : quelles conséquences psychologiques du confinement peuvent encore influencer notre vie en 2026 ?
En mai 2020, j’écrivais, en pleine crise sanitaire, un article consacré aux conséquences psychologiques du confinement. Nous étions alors au cœur de l’incertitude. Nous savions que l’isolement, la privation de liberté, la peur de la contamination et la rupture des habitudes pouvaient avoir des effets psychologiques importants. Nous ne savions pas encore ce qui resterait, plusieurs années après.
Six ans plus tard, il est possible de revenir sur certaines des hypothèses formulées à l’époque.
Et une question mérite aujourd’hui d’être posée : et si, pour certaines personnes, le confinement n’était pas réellement terminé sur le plan psychologique ?
Bien que le contexte sanitaire et les contraintes soient différentes, une expérience exceptionnelle peut laisser des traces qui continuent à influencer notre manière de vivre, de travailler, de rencontrer les autres ou d’envisager l’avenir.
Les recherches accumulées depuis 2020 montrent d’ailleurs que l’impact psychologique de la pandémie a été considérable. Une vaste analyse publiée dans The Lancet a estimé qu’en 2020, à l’échelle mondiale, les troubles anxieux avaient augmenté de 25,6 % et les troubles dépressifs de 27,6 %. Les auteurs estimaient que les femmes et les personnes plus jeunes avaient été particulièrement touchées. [1]
L’Organisation mondiale de la santé a repris ces résultats en 2022 : au cours de la première année de pandémie, la prévalence mondiale de l’anxiété et de la dépression aurait augmenté d’environ 25 %. [2]
Mais ces chiffres décrivent surtout l’ampleur du choc. Ils ne répondent pas complètement à une autre question : qu’est-ce qui reste aujourd’hui ?
En 2020, nous avions déjà quelques indices
Dès février 2020, avant même que la pandémie ne produise tous ses effets, une revue rapide publiée dans The Lancet avait analysé les conséquences psychologiques des situations de quarantaine.
Brooks et ses collègues retrouvaient notamment des symptômes de stress post-traumatique, de confusion et de colère. Plusieurs facteurs semblaient aggraver les conséquences psychologiques : la durée de la quarantaine, la peur de l’infection, la frustration, l’ennui, les informations insuffisantes ou contradictoires, les pertes financières et la stigmatisation. [3]
Ce que nous avons vécu en 2020 était donc beaucoup plus complexe qu'une simple période passée à la maison.
Il y avait la peur.
Il y avait l’incertitude.
Il y avait la perte de contrôle.
Il y avait la restriction de liberté.
Il y avait aussi une modification brutale de notre rapport aux autres.
Et surtout, il y avait une contradiction particulièrement difficile à vivre : ce qui constituait habituellement une ressource psychologique devenait potentiellement une source de danger.
La proximité pouvait être dangereuse.
Le contact pouvait être dangereux.
Sortir pouvait être dangereux.
Rencontrer quelqu’un pouvait être dangereux.
Pendant plusieurs mois, notre cerveau a dû intégrer ces nouvelles règles.
Le monde extérieur a-t-il réellement cessé d’être dangereux ?
C’est ici que l’hypothèse de mon article de 2020 mérite d’être reprise.
Lorsque j’écrivais que le déconfinement pouvait lui-même provoquer de l’anxiété, il était difficile de savoir quelle serait l'ampleur et la durée de ce phénomène.
Nous savons désormais que le retour à la normale n’a pas été psychologiquement identique pour tout le monde.
Pour certains, la reprise a été relativement rapide.
Pour d’autres, elle a été plus difficile.
Et certaines personnes ont pu conserver des comportements d’évitement, une hypervigilance ou une appréhension des situations sociales.
Il faut cependant rester précis : toute difficulté actuelle n’est pas nécessairement une conséquence du confinement.
La pandémie peut avoir été une cause directe. Elle peut aussi avoir aggravé une fragilité préexistante, révélé une difficulté jusque-là compensée, ou constitué un événement parmi d’autres dans une trajectoire personnelle.
Cette distinction est essentielle.
Dire « tout vient du confinement » serait aussi réducteur que dire « tout est terminé puisque le confinement est terminé ».
Ce que l’isolement a pu modifier
L’un des effets les plus importants concerne probablement notre rapport au lien social.
L’isolement n’est pas simplement l’absence de contacts. La solitude correspond à l’écart entre les relations sociales que nous avons et celles dont nous avons besoin.
Une revue systématique consacrée aux enfants et aux adolescents avait déjà montré, en 2020, que l’isolement social et la solitude étaient associés à une augmentation du risque de dépression et probablement d’anxiété. Les auteurs soulignaient également que la durée de la solitude semblait avoir davantage d’importance que son intensité. [4]
Chez certains adultes, les conséquences ont pu prendre une autre forme.
On peut s’être habitué à moins sortir.
À travailler davantage seul.
À limiter les interactions.
À privilégier les relations à distance.
À renoncer plus facilement à certaines activités.
À considérer la maison comme l’endroit où l’on est le mieux.
Pris isolément, aucun de ces comportements n’est nécessairement problématique.
La question apparaît lorsque la protection devient une restriction.
Quand est-ce que « je préfère rester chez moi » devient « je n'arrive plus à sortir » ?
Quand est-ce que « je n’ai pas envie de voir du monde » devient « je ne supporte plus les interactions sociales » ?
Quand est-ce que « je fais attention » devient « je dois contrôler mon environnement pour me sentir en sécurité » ?
C’est à cet endroit qu’un travail psychologique peut devenir pertinent.
Le confinement a aussi pu renforcer le besoin de contrôle
L’une des caractéristiques fondamentales de la période 2020-2021 était l’incertitude.
Nous ne savions pas combien de temps cela durerait.
Nous ne savions pas exactement ce qui était dangereux.
Nous découvrions régulièrement de nouvelles informations.
Les règles changeaient.
Les recommandations changeaient.
Les représentations du risque changeaient.
Pour certaines personnes, cette période a pu renforcer une stratégie déjà présente : réduire l’incertitude en contrôlant davantage.
Contrôler son environnement.
Contrôler son emploi du temps.
Contrôler ses déplacements.
Contrôler ses relations.
Contrôler son exposition au risque.
Le problème est que le contrôle procure souvent un soulagement immédiat tout en renforçant, à plus long terme, l’idée que la situation est dangereuse et que l’on ne peut être en sécurité qu’en contrôlant tout.
C’est notamment ainsi que peuvent se maintenir certains phénomènes anxieux.
Le danger réel a disparu ou diminué, mais le comportement de protection continue.
Et pourtant, tout ne persiste pas
Il faut également éviter une autre erreur : imaginer que les conséquences psychologiques de la pandémie sont nécessairement permanentes.
Les données ne disent pas cela.
Une revue systématique consacrée aux conséquences psychologiques à plus long terme après une infection par le SARS-CoV-2, publiée en 2022, n'a pas retrouvé de preuve claire d’une augmentation durable de l’anxiété ou de la dépression chez les personnes ayant eu le COVID par rapport aux niveaux observés dans la population générale. Les auteurs rapportaient globalement des symptômes légers ou inexistants dans les études disponibles, tout en soulignant les limites méthodologiques des travaux. [5]
Une méta-analyse publiée en 2024, portant sur l’évolution de l’anxiété et de la dépression jusqu’à deux ans après une infection, retrouvait également une diminution de leur prévalence au cours du temps. [6]
Autrement dit : une réaction psychologique importante en 2020 ne signifie pas que vous êtes condamné à la conserver en 2026.
C’est un point essentiel.
Ce qui peut rester n’est pas nécessairement le traumatisme
Il peut rester une habitude.
Une stratégie d’évitement.
Une peur.
Une croyance.
Une manière de fonctionner.
Un rapport particulier aux autres.
Une perte de confiance.
Une difficulté à prendre des risques.
Un besoin excessif de sécurité.
Parfois, le problème n’est donc plus l’événement initial.
Le problème est ce que nous avons appris à faire pour nous adapter à cet événement.
C’est une distinction fondamentale en psychothérapie.
Vous avez peut-être appris à éviter.
Vous avez peut-être appris à vous méfier.
Vous avez peut-être appris à vous isoler.
Vous avez peut-être appris à anticiper le pire.
Vous avez peut-être appris à réduire votre vie pour réduire votre anxiété.
Et ce qui était initialement une stratégie d’adaptation peut progressivement devenir une limitation.
La question n’est donc plus : « Comment oublier le confinement ? »
Il n’est probablement pas nécessaire d’oublier cette période. Elle appartient à votre histoire.
La question est plutôt : Est-ce que cette expérience continue à organiser une partie de votre vie actuelle?
si vous évitez encore certaines situations uniquement parce qu’elles déclenchent une anxiété importante;
si vous avez perdu une partie de votre vie sociale ;
si vous avez le sentiment d’être davantage enfermé aujourd’hui alors que personne ne vous impose de l’être ;
si vous avez développé un besoin permanent de contrôler les risques ;
si vous avez du mal à retrouver l’insouciance ou la spontanéité d’avant ;
si certaines peurs apparues à cette époque continuent à déterminer vos choix ;
Alors il peut être intéressant de ne pas simplement attendre que cela passe : Il est possible de travailler sur ces mécanismes.
Le travail commence par comprendre ce qui s’est passé
Il ne s’agit pas de chercher artificiellement à « revenir à la normale ».
La période de 2020 a pu transformer certaines personnes. Elle a également révélé des difficultés qui existaient déjà.
Le travail consiste donc à comprendre précisément ce qui vous appartient aujourd’hui.
Qu'est-ce qui relève de l'anxiété ?
Qu'est-ce qui relève de l'évitement ?
Qu'est-ce qui relève d'une expérience traumatique ?
Qu'est-ce qui existait avant 2020 ?
Qu'est-ce qui s'est véritablement installé depuis ?
Et surtout : qu’est-ce que ces comportements vous permettent encore d’éviter aujourd’hui ?
Car c’est souvent là que se trouve la porte d’entrée du changement.
Les recherches accumulées depuis le début de la pandémie montrent clairement que les effets psychologiques ont été réels et parfois importants. Elles montrent également qu’ils ne sont ni uniformes ni nécessairement définitifs. Les trajectoires individuelles sont différentes, et les facteurs sociaux, économiques, relationnels et personnels jouent un rôle majeur. [7]
En 2020, nous nous demandions comment traverser une situation exceptionnelle.
En 2026, pour certaines personnes, une autre question peut être posée :
comment retrouver une liberté qui n’est plus limitée par les règles du confinement, mais qui continue parfois à l’être par ce que nous avons appris pendant cette période ?
Si vous avez encore le sentiment de vivre avec certaines conséquences psychologiques de cette époque, cela ne signifie pas que vous êtes resté « bloqué en 2020 ».
Cela signifie peut-être simplement qu’une stratégie qui vous a permis de traverser cette période n’est plus adaptée à votre vie actuelle.
Et cela, précisément, peut se travailler.
Références scientifiques
[1] Santomauro, D. F., Mantilla Herrera, A. M., Shadid, J., Zheng, P., Ashbaugh, C., Pigott, D. M., et al. (2021). Global prevalence and burden of depressive and anxiety disorders in 204 countries and territories in 2020 due to the COVID-19 pandemic. The Lancet, 398(10312), 1700–1712. DOI : 10.1016/S0140-6736(21)02143-7.
[2] World Health Organization (2022). COVID-19 pandemic triggers 25% increase in prevalence of anxiety and depression worldwide. WHO, 2 March 2022.
[3] Brooks, S. K., Webster, R. K., Smith, L. E., Woodland, L., Wessely, S., Greenberg, N., & Rubin, G. J. (2020). The psychological impact of quarantine and how to reduce it: rapid review of the evidence. The Lancet, 395(10227), 912–920. DOI : 10.1016/S0140-6736(20)30460-8.
[4] Loades, M. E., Chatburn, E., Higson-Sweeney, N., Reynolds, S., Shafran, R., Brigden, A., Linney, C., McManus, M. N., Borwick, C., & Crawley, E. (2020). Rapid Systematic Review: The Impact of Social Isolation and Loneliness on the Mental Health of Children and Adolescents in the Context of COVID-19. Journal of the American Academy of Child & Adolescent Psychiatry, 59(11), 1218–1239.e3. DOI : 10.1016/j.jaac.2020.05.009.
[5] Badenoch, J. B., Rengasamy, E. R., Watson, C., Jansen, K., Chakraborty, S., Sundaram, R. D., et al. (2022). Long-term effects of COVID-19 on mental health: A systematic review. Journal of Affective Disorders, 299, 118–125. DOI : 10.1016/j.jad.2021.11.031.
[6] Chen, X., et al. (2024). Changes in prevalence of anxiety and depression among COVID-19 patients during a two-year recovery period: A systematic review and meta-analysis. Journal of Psychosomatic Research, 178, 111602. DOI : 10.1016/j.jpsychores.2024.111602.
[7] Lu, L., et al. (2023). A systematic review and meta-analysis of long term physical and mental sequelae of COVID-19 pandemic: call for research priority and action. Molecular Psychiatry, 28, 423–433. DOI : 10.1038/s41380-022-01614-7. Cette méta-analyse a inclus 151 études représentant plus de 1,28 million de participants dans 32 pays.
[8] Hou, J., Duan, W., Wang, Y., Liao, Y., Bu, H., Mu, W., Tang, X., & Liu, D. (2025). A systematic review of impacts of COVID-19 on depression and anxiety among general populations around the world. Frontiers in Public Health, 13. DOI : 10.3389/fpubh.2025.1659671. Cette revue a retenu 59 études et souligne notamment l’hétérogénéité des trajectoires de récupération et le rôle des facteurs sociaux et économiques.
[9] Elboraay, T., Ebada, M. A., Elsayed, M., et al. (2025). Long-term neurological and cognitive impact of COVID-19: a systematic review and meta-analysis in over 4 million patients. BMC Neurology, 25, 250. DOI : 10.1186/s12883-025-04174-9. La méta-analyse rapporte notamment, chez les personnes étudiées à au moins six mois, des symptômes persistants tels que fatigue, troubles mnésiques, troubles cognitifs, troubles du sommeil, anxiété et dépression.
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